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PROLOGUE
Cette lettre, Rachel Hallifax avait vingt-quatre ans environ quand elle la reçut. D'une écriture inconnue, et ne portant aucune adresse d'expéditeur, la missive venait de Paris. La signature ne rappelait absolument rien a Rachel. Quant au message lui-meme, c'était autre chose. « Je vous apporte les derniers voux d'un ami, disait-il. John Hallifax est mort hier a Paris, poitrinaire, sous un nom d'emprunt. C'était son désir que j'écrive cette lettre, comme l'ultime témoignage d'un homme qui se sent fini et ne vous a apporté que du malheur ».
On dit que les femmes sont de bizarres créatures, et l'on croyait, a l'époque victorienne, qu'elles possédaient des traits de caractere particuliers. Certaines portaient sur elles des flacons de sels, devenaient vieilles filles a trente ans si le mariage n'avait pas été leur lot, et étaient considérées comme les esclaves dociles de la vie familiale. Elles pleuraient et s'agenouillaient pour un rien, enduraient les caprices de la destinée avec une résignation bienséante. « Que ta volonté soit faite î », semblait etre leur devise a toutes.
Rachel Hallifax n'eut aucune de ces réactions. Elle se tenait a la fenetre de Highgate House, ou elle demeurait avec une tante a elle, Miss Matilda Lakin. Elle ne versa aucune larme, ne se mit pas a genoux, peut-etre parce que justement son émotion était trop profonde. Quelque chose venait de s'effacer de sa vie, et la fidélité extraordinaire et compatissante qui avait été la sienne durant des années s'anéantissait jusque dans le souvenir. Elle avait attendu, elle avait voulu attendre, comme certaines femmes le veulent, en dépit des railleries et des remontrances de ses amis. Un seul homme avait fait partie de son univers aux moments de grand bonheur comme de grande souffrance. La tragédie de cet homme, c'est qu'il était trop viril, un de ces etres violents qui, lorsqu'ils sont en proie a la passion, a la colere, peuvent s'acharner a leur propre perte.
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