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L'ORNITHORYNQUE
le plus étrange de tous les animaux
n'y a guere plus d'un siecle et demi, les naturalistes et les explorateurs parlaient entre eux d'un certain mammifere exotique qui semblait n'etre qu'un monstre de légende. Du moins, sinon meme une caricature. Ne disait-on pas qu'il s'agissait d'une sorte de loutre, dont la tete se terminait par un gros bec corné tout a fait pareil a celui d'un canard ou d'une oie et totalement dépourvu de dents!
Comble d'invraisemblance, ce travesti de Carnaval pondait des oufs, de véritables oufs pourvus d'une coquille, que la pondeuse couvait comme une poule, mais dont sortaient plus tard, au lieu de poussins, des jeunes, poilus, comme pere et mere, et que celle-ci nourrissait de son lait Tout cela était si absurde que les savants officiels se fâchaient, et n'en voulaient pas entendre plus. Et quand, un jour, un voyageur anglais, G. Bennett, décidé d'en savoir plus, partit pour les lointaines mers du Sud et revint, apres une longue absence, raconter ce qu'il avait vu, c'est tout juste s'il ne se fit pas traiter de farceur.
ne enquete difficile.
Il ne confirmait cependant que (a plupart des on-dit répétés par ses prédécesseurs. Ceux-ci, sans attendre, avaient déja forgé avec des mots grecs (orni-thos = oiseau ; rhynchos— bec) le nom d'ornithorynque, admettant ainsi la réalité de ce bec qui leur paraissait cependant si fabuleux qu'ayant reçu un spécimen a l'état de peau séchée, ils avaient déclaré qu'il s'agissait d'un exemplaire truqué, fait de pieces détachées ayant appartenu a divers mammiferes, reptiles ou oiseaux I Apres une période de vaines recherches, les indigenes mettant beaucoup de mauvaise volonté a conduire Bennett sur les traces de ce qu'ils appelaient le « mallagong » l'avaient enfin conduit, un soir d'été, au bord d'une petite 32 riviere, ou ils l'avaient laissé seul.
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Il attendit longtemps. Il aperçut, enfin, une forme noire, glissant entre deux eaux, et qui, bientôt dressa la tete au-dessus de la surface. Il tira. L'animai, gravement blessé, essaya de se hisser sur la berge. Le chasseur avait avec lui son chien. Mais le chien refusa de l'aider pour ia capture. Il avait peur. « Il estvrai, avoue Bennett, que l'animal vu faisait l'effet d'un etre surnaturel J'appris plus tard que j'avais eu affaire a un mâle et que, chez cette espece, les mâles portent a la patte postérieure un éperon venimeux I »
Ce simple détail commença a éveiller sérieusement les soupçons des spécialistes. Un mammifere venimeux, comme un serpent? Il serait alors le seul de toute la classe ! Quelle plaisanterie I Le fait, affirmé de nouveau, puis nié, puis de nouveau étudié, ne fut reconnu que plus tard. Mais on n'avait pas fini de s'étonner.
Poursuivant son enquete avec un zele qui aurait du lui valoir une attention moins méfiante, Bennett, renouvelant ses voyages, en rapportait de nouvelles découvertes.
Toujours a l'heure crépusculaire, ce qui confirmait les mours nocturnes de la bete, il l'avait surprise une fois en compagnie d'un groupe de ses sem-
blables, flottant comme autant de bouteilles vides, a la recherche d'une nourriture composée d'animalcules ramassés en barbotant dans la vase comme des canards et, bien entendu, a l'aide du fameux bec. L'existence et le rôle de ce grotesque appendice ne pouvaient plus etre niés. Il fallait en convenir !
ien que ia vérité !
Au moins, l'observateur incofh'pris ne parlait plus d'oufs. C'est qu'il n'y croyait pas lui-meme. Il avait cependant réussi a s'emparer, apres beaucoup d'insucces, d'une femelle en train d'allaiter ses jeunes, dans un terrier.
Allaiter est une façon de dire, car il avait constaté que la nourrice ne portait pas de mamelles, mais seulement de nombreuses glandes sécrétant un liquide laiteux, ruisselant comme de la sueur. Les petits tétaient tout de meme, en le recueillant le long du pelage, avec leur bouche (et non leur bec) qu'ils ne possédaient pas encore I). Ces jeunes étaient donc nés commetous les mammiferes, pensait l'auteur. Longtemps, il demeura dans cette croyance. Parfaitement sincere, il ne parlait quede ce qu'il avait vu et non de ce qu'il avait entendu. Tous les indigenes lui avaient répété que le mallagong pondait. Mais on ne lui avait jamais fourni la preuveet il n'avait pas voulu tenir compte de récits douteux.
Cette preuve ne devait etre obtenue, bien plus tard, que grâce a un autre animal aussi extraordinaire, mais longtemps négligé comme absurde. En attendant, la confiance revenait. 11 n'y avait plus qu'a achever l'étude de la bete a bec.
Elle n'est pas achevée. Et on peut craindre aujourd'hui qu'elle ne le soit jamais^ si l'espece, de plus en plus rare, disparaît avant d'avoir livré tous ses secrets.
René THÉVENIN.
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