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COURONNES
Lorsque j'arrivai au port de Fromentine afin de gagner l'île d'Yeu, la nuit tombait. C'était le 10 novembre 1968. Le lendemain, le cinquantieme anniversaire de la défaite allemande serait célébré, a travers toute la France. La cérémonie principale aurait lieu aux Invalides. Puisque la gloire et la gratitude se partagent, beaucoup, ce jour-la, dirigeraient leurs pensées vers l'île d'Yeu, vers le cimetiere de Port-Joinville, ou repose Philippe Pétain. Je m'étais persuadé cependant que personne ne s'y rendrait. Toute proche, cette île est au bout du monde. Si on tenait a rompre la solitude de celui qu'on avait gardé prisonnier apres la mort, quelle autre maniere que d'aller jusqu'a lui? Je m'étais persuadé également que la célébration officielle de Paris s'accomplirait sans qu'il y fut associé, alors qu'il avait contribué plus qu'aucun autre a la cause meme des cérémonies, que son nom demeurerait rayé du palmares comme, depuis vingt-cinq ans, il avait été rayé a la mairie de Verdun, sur les plaques des boulevards, dans les livres d'école, et qu'on se souviendrait de tout, sauf de lui.
J'avais roulé en automobile la journée entiere, sans rien connaître d'autre que cette mélancolie, jamais dénuée de colere, qui assombrissait ma méditation. Or, des mon arrivée a Fromentine, la nouvelle me fut rapportée par des voyageurs, par l'hôteliere du port, que le matin meme, débarqués d'un hélicoptere a l'île d'Yeu, le préfet de la Vendée représentant le chef de l'État, et un général représentant le ministre
1. M. Jean Reiller.
2. Le général Brunei commandant la 33® division a Nantes.