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PREFACE par Jean Lafond
La littérature dit trop ou trop peu.
Francis Ponge
L aphorisme ne coincide jamais avec la vérité : il est soit une demi-vérité soit une vérité et demie.
Karl Kraus
C'est devenu un truisme que de dire de la littérature française qu'elle est, depuis Montaigne pour le moins, une littérature de moralistes. Les moralistes du xvii« siecle ne se savaient pourtant pas plus « moralistes » que « classiques ». La premiere édition du Dictionnaire de l'Académie, publiée en 1694, ignore le mot et, si Furetiere lui accorde une entrée en 1690, c'est pour définir le moraliste comme un auteur traitant de « la morale », au sens normatif et didactique du terme : la morale « enseigne a conduire sa vie, ses actions ». Sens qui ne disparaît qu'assez tard dans le xvur siecle, puisque c'est en 1762 seulement que le Dictionnaire de l'Académie fait du moraliste un écrivain « qui traite des mours ». Cette définition, Littré la reprendra en ne retenant pour exemples ni Montaigne, ni Pascal, mais La Rochefoucauld, La Bruyere et Vauvenargues. L'Académie gardera la formule en citant cette fois Montaigne, Pascal, La Rochefoucauld et La Bruyere. Et le Dictionnaire de Robert se contentera de préciser qu'il s'agit d'« un auteur de réflexions sur les mours de l'homme et, en général, sur la nature et la condition humaine », le sens d'auteur qui traite de la morale étant indiqué comme peu usité. Les noms des grands moralistes sont ceux du Dictionnaire de l'Académie. Ce choix, a peu pres invariable depuis Littré, fait du xvir siecle l'âge d'or du morahste français, dont la spécificité est de ne s'attacher ni a l'éthique, qui releve de la philosophie proprement dite, ni a la forme prescriptive de la morale, qui ferait de lui un moralisateur. Le moraliste classique est l'homme d'une morale qui est d'abord et essentiellement descriptive
La Renaissance italienne, et, a sa suite, la Renaissance française, avaient ouvert un champ neuf a la littérature morale en alliant la
1. Sur les problemes posés, voir Les Formes breves de ta prose et le discours discontinu (XVI'-XVII' siecles), dans la bibliographie de cette Préface, ou sont également répertoriés les ouvrages désignés ici, entre parentheses, par le nom de leur auteur et leur date de publication. Nos références bibliographiques ne portent pas le lieu de l'édition quand ce lieu est Paris.