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LES FABRECÉ
PREMIERE PARTIE
Le contremaître Gibal, dit Sang-de-Bouf, traversait l'atelier.
— M'sieu Florent, coula-t-il a mi-voix, le patron a téléphoné. Il vous attend a onze heures et demie.
Il ne s'en alla pas tout de suite, comme s'il avait quelque chose a ajouter. C'était un vieillard trapu et apoplectique, le plus vieil ouvrier des Etablissements Fabrecé. Il les avait vus, petite imprimerie d'abord,—au temps ou M. Pierre portait la blouse noire du tj^o,— s'accroître et prospérer jusqu'a la cité industrielle d'aujourd'hui, avec sa fabrique de caracteres, ses innombrables machines, ses rotatives, ses linot3rpes, ses ateUers a la lumiere rouge, les hangars nouveaux du cinéma : une entreprise colossale qui renouvelait les procédés de l'impression et de la gravure, jetait sur le marché des montagnes de papier encré, colorié, parlant, vivant, des kilometres de pellicules photographiques d'oii surgissait, trépidante, la vie moderne.
Quarante ans, pendant lesquels le vieux Gibal, de ses gros yeux de bouf de labour, avait vu grandir et se ramifier la famille du fondateur, Pierre Fabrecé, le savant célebre, membre de l'Institut et du Sénat : neuf beaux enfants, réduits a huit par la mort de M»'' Thérese, et qu'il avait tous vus naître, depuis Jean-Marc, le maître actuel, jusqu'a Florent, dont il aimait les vingt ans aventureux et les dispositions étonnantes pour le métier.
Paternel, il lui souffla :
— El ne rouspétez pas, fiston ! Votre frere m'a l'air de s'etre levé du mauvais
côté.
Fie ent s'était mordu les levres. C'est cela : Jean-Marc le recevrait apres le courrier, comme un employé qu'on semonce, au lieu de le bourrer fraternellement, au sortir du déjeuner. Avec une rancune de cadet brimé par l'ancien, il releva son visage tourmenté, d'un blanc fané, qui, sous une brosse rousse, offrait un front démesuré de reveur, des levres fines, un menton court ; avec des yeux de charbon qui brule, ces yeux qui lui donnaient, a certaines minutes comme celles-ci, Fair méchant. De race, malgré sa