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Le départ de TArgonaute
«Et que dois-je aimer si ce n'est Pénigme?» écrit Giorgio de Chirico en latin sous son premier autoportrait de 1911 (ill. p. 10). Le peintre s'est représenté de profil, la tete appuyée sur la main gauche, dans l'attitude classique de la mélancolie, son oil ouvert ne montre pas de pupille. L'arriere-plan est un ciel sans nuages, vide, d'un vert froid.
Cet autoportrait a été réalisé au début de la phase de peinture métaphysique qui rendra De Chirico célebre. Vers 1910, en effet, De Chirico commence a élaborer une nouvelle esthétique poétique que l'on nommera plus tard métaphysique. La peinture de De Chirico, qui n'est pas fondée sur des innovations formelles mais sur une nouvelle façon de voir les choses et de chercher leur signification cachée, influencera de maniere décisive certains courants artistiques du XXe siecle, tels le Surréalisme ou la Nouvelle Objectivité.
Dans cet autoportrait, le peintre reconnaît de maniere programmatique que l'énigme est le moteur et le but de sa quete artistique. « Il faut peindre tous les phénomenes du monde comme un mystere», écrit-il vers 1913. C'est cette étran-geté mystérieuse des choses que nous ressentons immédiatement dans les peintures de De Chirico, l'atmosphere de solitude profonde et de mélancolie dont elles sont empreintes. Le monde qui nous fait face dans les ouvres du peintre italien est un monde des ombres et des apparences, au ciel clair et froid, aux espaces vides et aux perspectives absurdes.
Si les objets sont reconnaissables sur ces tableaux, ils sont juxtaposés de telle maniere que ce qui fait partie de la vie ordinaire et du quotidien - une fillette jouant au cerceau, une voiture ouverte, un chemin de fer, un gant, une tour -devient insolite, inexplicable, apparemment dénué de sens. Dans un texte de jeunesse. De Chirico écrit : « Pour etre vraiment immortelle, une ouvre d'art doit faire exploser les limites de l'humain : elle ne doit avoir ni raison ni logique. Elle se rapproche ainsi du reve et de l'esprit de l'enfant » Il est le premier artiste moderne a avoir reconnu et exprimé le caractere polysémique de tout ce qui est visible, et sa peinture métaphysique engendrera ce que le poete surréaliste André Breton appellera plus tard le «mythe moderne»: des tableaux empreints d'une mélancolie qui traduit la perte du sens et l'aliénation de l'homme moderne.
La poésie métaphysique se nourrit d'un enchevetrement complexe de souvenirs personnels et collectifs, d'éléments associatifs et rationnels, d'inspiration -
L'apres-midi d'Ariane, 1913 Huile sur toile, 134,5 x 65 cm Collection particuliere
Le centaure blessé, 1909 Huile sur toile, 118 x 75 cm Rome, Collezione Assitalia