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Anthologie de l'humour noir
« Il s'émerveillait de voir que les chats avaient la peau percée de deux trous, précisément a la place des yeux. » « Il », c'est Lichtenberg qui parlait aussi d'« un couteau sans lame auquel manque le manche ». De tels aphorismes donnent le vertige. Lichtenberg, bien sur, ne pouvait que se retrouver avec Poe, Swift, Sade, de Quincey, Allais, Jarry, Roussel, Kafka, Savinio, Dali, Prévert et d'autres, dans l'Anthologie de l'humour noir qu'André Breton publia en 1940, mais dont l'édition fut différée jusqu'en 1943 par la censure. L'humour noir est subversif. Il transgresse les tabous, renverse les privileges. Il a le pouvoir de la contestation. Il met en question la littérature, l'art, le monde. De la plaisanterie cruelle, féroce, voire funebre, a la formule flamboyante, a l'éclair pur, fulgurant, qui cingle comme un vent de folie, en passant par les sentences libres qui mettent en pieces la bienséance et l'ordre, tournent en ridicule la normalité, il y a toujours quelque chose d'inconvenant, de sacrilege, de diabolique, d'infernal. C'est la volonté de surprendre, d'inquiéter, de scandaliser, de pulvériser. A cultiver l'inattendu, le saugrenu, le mauvais gout (« Ce qu'il y a d'enivrant dans le mauvais gout, c'est tout le plaisir aristocratique de déplaire », dit Baudelaire), on côtoie la mystification, le sarcasme, la polémique. Le bon sens et le non-sens se télescopent a travers une logique toute spéciale, hors des normes. On éprouve alors l'expérience de la plus grande lucidité, de l'absolue rigueur et, par cette distanciation, se dévoile une sagesse inaltérable née de l'amertume et d'une inquiétude face au monde. C'est dans une conférence a Pragues, en 1935, que Breton définit l'humour qu'il appelle « objectif ». Se référant a Hegel et a Freud, il explique l'humour et ses rapports avec l'inconscient. L'humour est supérieur au comique car il a quelque chose de libérateur et de sublime, il tend a donner l'invulnérabilité parce qu'a travers lui la réalité hostile se désagrege. Jacques Vaché écrit : «Je crois que c'est une sensation — j'allais presque dire un sens — aussi, de l'inutilité théâtrale (et sans joie) de tout. » Attitude exemplaire et définitive : Vaché, Crevel, Rigaud, Cravan, Duprey se sont suicidés. « C'est a Jacques Vaché queje dois le plus. » Sur son enfance et son adolescence, Breton ne fait guere de confidences. Il naît a Tinche-bray, dans l'Orne, le 18 février 1896. On le retrouve a Nantes, en 1915, il est mobilisé et, comme il fait des études de médecine, affecté au service de santé de l'hôpital de la rue du Bocage. C'est la qu'il rencontre Jacques Vaché, immobilisé pour une blessure au mollet. « Le temps que j'ai passé avec lui a Nantes en 1916 m'apparaît
(Suite au verso. )